Entretien
Charles Villa
Dans cette interview, Charles revient sur les débuts de Wine District 42 SA, les défis de l’entrepreneuriat, l’influence de sa formation à l’EHG, sa vision du monde du vin et les évolutions qui transforment aujourd’hui les habitudes de consommation. Il partage également son regard sur les dix dernières années et ses ambitions pour poursuivre le développement de l’entreprise de manière durable et équilibrée.
Dix ans après l’obtention de son diplôme à l’École Hôtelière de Genève, Charles Villa est aujourd’hui cofondateur de Wine District 42 SA , une entreprise spécialisée dans le stockage, la distribution, la livraison et l’expertise de vins. Derrière cette aventure entrepreneuriale se cache un parcours guidé par la passion, le travail et une forte exigence de qualité.
D’un projet de fin d’études consacré au stockage du vin à la gestion de plus de 150’000 bouteilles et d’une équipe de cinq collaborateurs, Charles a progressivement transformé une intuition en une entreprise reconnue dans l’univers viticole suisse. Au fil des années, il a développé une approche fondée sur la précision, la confiance et un service irréprochable, tout en construisant des relations privilégiées avec collectionneurs, restaurateurs et domaines renommés.
Parcours et débuts
Pouvez-vous nous raconter votre parcours depuis votre diplôme à l’École Hôtelière de Genève ?
« Cela fait déjà dix ans que j’ai terminé l’École Hôtelière de Genève, et je n’ai vraiment pas vu le temps passer !
J’ai obtenu mon diplôme en octobre 2016. Mon troisième et dernier stage, effectué à la Cave de Genève, s’était particulièrement bien déroulé et l’entreprise m’avait proposé de prolonger l’expérience de quelques mois. Puis, dès janvier 2017, avec mon associée, nous avons décidé de nous lancer et de créer Wine District 42 SA.
Les premières années ont été exigeantes. Il fallait nous faire connaître, construire notre réputation et, surtout, gagner la confiance de nos premiers clients. Le bouche-à-oreille autour de la qualité de nos services a pris du temps à se développer, mais il est aujourd’hui devenu notre principale force : dix ans plus tard, nous fonctionnons toujours sans budget marketing.
Au début, l’aventure demandait aussi quelques sacrifices. Pendant près de deux ans, l’entreprise ne me permettait pas encore de me verser de salaire. Je travaillais donc en parallèle, en fin de journée, comme caviste dans un magasin de vins aux Eaux-Vives afin de financer le lancement de Wine District. À partir de 2019, j’ai enfin pu me consacrer entièrement à l’entreprise. À notre activité de stockage s’ajoutaient alors des missions d’expertise réalisées pour une maison de vente aux enchères.
Un véritable tournant s’est produit en 2020. Nous avons accéléré le développement de la vente de vins, une activité que nous avions déjà amorcée auprès de nos clients grâce à différents partenaires. Avec la pandémie, la demande a fortement augmenté. Nous avons alors commencé à importer directement des vins et sommes progressivement devenus distributeurs de domaines renommés en France, en Italie et en Suisse.
Cette évolution nous a permis de changer d’échelle, d’agrandir notre équipe et de poursuivre notre développement. Aujourd’hui, nous sommes cinq collaborateurs à temps plein et notre activité se répartit de manière équilibrée entre le stockage et la distribution. Nous avons également dû agrandir nos locaux à deux reprises et conservons désormais plus de 150’000 bouteilles. »
À quel moment le vin a-t-il cessé d’être un simple plaisir pour devenir une véritable vocation ?
« Mon intérêt pour le vin a commencé assez tôt, vers l’âge de 17 ans. J’achetais déjà quelques bouteilles, je dégustais, je constituais ma propre petite cave et, surtout, je lisais énormément sur le sujet.
Le véritable déclic professionnel est arrivé durant ma dernière année à l’École Hôtelière de Genève. J’ai choisi de consacrer mon travail de mémoire à une problématique liée au stockage du vin. Ma propre cave arrivait alors à saturation et je me suis fait une réflexion assez simple : je ne devais certainement pas être le seul à manquer d’espace pour conserver mes bouteilles dans de bonnes conditions.
Cette problématique concrète est devenue une idée d’entreprise. À la fin de mes études, avec mon associée, nous avons décidé de passer de la théorie à la pratique et de transformer ce projet académique en projet entrepreneurial. C’est ainsi qu’est née Wine District 42 SA. »
Si vous deviez décrire votre parcours en trois mots depuis votre diplôme, lesquels choisiriez-vous ?
- Insouciance.
- Travail
- Succès

Le monde du vin et l’entrepreneuriat
Vous êtes aujourd’hui cofondateur de Wine District 42 SA, spécialisée dans le stockage, la livraison et l’expertise de vins. Comment est née cette idée ?
« Wine District 42 SA est directement née de mon projet de fin d’études à l’École Hôtelière de Genève. À la sortie de l’école, mon associée et moi avons décidé de transformer cette idée en réalité. Nous avions probablement une certaine dose de naïveté, mais surtout énormément d’enthousiasme. Nous avons investi toutes nos économies personnelles dans le projet.
À l’époque, il n’existait en Suisse qu’un seul acteur proposant un véritable service professionnel de stockage de vins. Nous étions convaincus qu’il y avait de la place pour une deuxième entreprise, à condition de proposer un service irréprochable et de nous différencier par notre niveau d’exigence.
Cette volonté d’excellence nous accompagne depuis le premier jour. Certains de nos tout premiers clients faisaient d’ailleurs auparavant appel à notre confrère. Cela nous a rapidement confortés dans notre intuition. »
Derrière le stockage et la logistique, il y a une philosophie du vin. Quelle est la vôtre ?
« Si je devais résumer notre philosophie en une phrase, je dirais : traiter chaque bouteille comme si elle était la nôtre.
Nous sommes avant tout des passionnés de vin, mais également du travail bien fait. Nous accordons énormément d’importance aux détails, à la précision et à la réactivité. Nous essayons de ne jamais remettre au lendemain ce qui peut être fait le jour même. Cette exigence fait aujourd’hui partie de l’ADN de Wine District.
Avec le temps, cette philosophie a porté ses fruits. Certains de nos clients possèdent des vins dans le monde entier et nous disent que l’on se démarque tout particulièrement par notre précision, notre fiabilité et la qualité de notre service. À mes yeux, c’est probablement l’une des plus belles reconnaissances que nous puissions recevoir. »
Comment votre formation à l’EHG vous a-t-elle aidé à relever ces défis entrepreneuriaux ?
« Concernant l’œnologie et les cours consacrés au vin, j’avais déjà acquis de nombreuses connaissances par passion personnelle. L’EHG m’a néanmoins permis de structurer ces acquis et, surtout, d’adopter une méthode de travail. Cette méthodologie m’a ensuite beaucoup servi pour continuer à approfondir mes connaissances sur d’autres régions viticoles du monde. Elle m’a également été utile lorsque j’ai préparé le WSET à la fin de mes études.
Mais ce qui m’a probablement le plus apporté dans ma formation, ce sont les stages. Ils m’ont permis de comprendre concrètement le fonctionnement d’une entreprise, de découvrir les exigences du monde professionnel et de gagner en maturité.
Mon dernier stage à la Cave de Genève a été particulièrement déterminant. Il m’a conforté dans mon envie de faire du vin mon métier et m’a permis d’acquérir une première expérience concrète dans le secteur viticole. Avec le recul, cette expérience a clairement joué un rôle important dans la suite de mon parcours. »
Votre activité vous amène à côtoyer des collectionneurs, des domaines prestigieux et des passionnés. Qu’appréciez-vous le plus dans cet univers ?
« Ce que j’apprécie le plus, ce sont les rencontres.
Grâce à notre activité de stockage, nous avons eu la chance de rencontrer des personnes que nous n’aurions probablement jamais croisées si nous nous étions uniquement consacrés à la distribution de vins. Nos clients viennent aujourd’hui du monde entier et, au fil des années, nous sommes devenus bien plus qu’un simple prestataire pour certains d’entre eux. Nous sommes parfois presque leur point d’ancrage en Suisse. Nous les accompagnons dans de nombreuses démarches liées à leurs vins et, occasionnellement, au-delà. Ce sont de véritables relations de confiance qui se sont construites avec le temps.
Il y a également les rencontres avec les vignerons. Wine District est encore une jeune entreprise et nous travaillons souvent avec une nouvelle génération qui a repris les domaines familiaux. À force de nous rendre dans les propriétés, de découvrir leur travail et de partager des moments ensemble, certaines relations professionnelles sont devenues de véritables amitiés. Aujourd’hui, il nous arrive de nous retrouver en dehors du cadre du vin, et c’est une dimension du métier que j’apprécie énormément.
Enfin, nous avons le privilège de découvrir des bouteilles absolument exceptionnelles grâce à nos clients et à nos partenaires. Je pense notamment à l’inauguration de notre table à manger chez Wine District, à l’occasion de laquelle la propriété Petrus avait fait le déplacement pour un dîner mémorable. Je vous laisse imaginer le niveau des vins servis ce soir-là… Ce sont des moments comme celui-ci qui me rappellent à quel point nous avons la chance d’exercer ce métier. »
« Le monde du vin évolue sans cesse, et penser que l’on sait tout est probablement la meilleure façon de cesser d’apprendre. »
Expertise et reconnaissance
Quelle est selon vous la qualité la plus précieuse d’un professionnel du vin : la connaissance, la curiosité ou la sensibilité ?
« Il est difficile de n’en retenir qu’une, car les trois sont essentielles. Mais si je devais vraiment choisir, je dirais la connaissance.
J’ai rencontré des personnes extrêmement passionnées par le vin, mais auxquelles il manquait parfois des bases suffisamment solides. Pour moi, c’est un peu comme apprendre une langue étrangère : sans vocabulaire, il devient difficile de véritablement s’exprimer.
Cela dit, la connaissance seule ne suffit pas. Une fois les bases acquises, il est essentiel de conserver sa curiosité et, surtout, son humilité. Le monde du vin évolue constamment et penser que l’on sait tout est probablement la meilleure façon de cesser d’apprendre.
Encore aujourd’hui, je continue à découvrir de nouveaux domaines, de nouveaux terroirs et de nouvelles manières d’aborder le vin. C’est précisément cette richesse et cette possibilité d’apprendre en permanence qui rendent ce métier aussi passionnant. »
Comment restez-vous à jour face à l’évolution constante du marché du vin et aux nouvelles tendances de consommation ?
« J’essaie avant tout de faire la distinction entre les effets de mode et les évolutions profondes du marché.
L’exemple des vins nature est assez parlant. Beaucoup d’acteurs se sont positionnés sur cette tendance parce qu’elle bénéficiait d’une forte visibilité. De mon côté, j’ai toujours considéré que, quelle que soit la tendance, la qualité devait rester le premier critère. Il existe bien entendu d’excellents vins nature, mais je ne pense pas qu’un marché puisse durablement accepter des vins présentant des défauts évidents simplement parce qu’ils correspondent à une mode.
À l’inverse, nous observons une évolution de fond qui me semble beaucoup plus durable : les consommateurs boivent moins, mais mieux. Ils privilégient davantage la qualité à la quantité et sont prêts à acheter moins de bouteilles pour accéder à des domaines plus prestigieux. C’est quelque chose que nous constatons très clairement auprès de notre clientèle.
Pour rester à jour, rien ne remplace finalement le terrain. Nous échangeons quotidiennement avec des collectionneurs, des restaurateurs et des vignerons. Nous dégustons beaucoup et suivons attentivement les évolutions du marché. C’est ce contact permanent avec les différents acteurs du secteur qui nous permet de distinguer les tendances de fond des phénomènes plus passagers. »
Regard sur l’avenir
Si vous pouviez remonter le temps, que diriez-vous au jeune diplômé que vous étiez en 2016 ?
« Je lui dirais avant tout de garder son insouciance. Lorsque l’on sort de l’école, on est plein de motivation, d’énergie et d’envie de réussir. Cette forme d’insouciance est une force, car elle pousse à essayer des choses que l’on n’oserait peut-être plus entreprendre quelques années plus tard.
Je ne lui dirais surtout pas à quel point le monde du vin peut être exigeant ! Je lui conseillerais simplement de travailler à fond et de ne pas compter ses heures. Je reste convaincu qu’en Suisse, le sérieux, la rigueur et le travail finissent par payer.
Enfin, je lui conseillerais de rencontrer un maximum de personnes. Dans notre métier, le réseau est probablement l’un des plus grands atouts que l’on puisse développer. Les plus belles opportunités naissent souvent d’une rencontre, d’une recommandation ou d’une relation de confiance construite au fil des années. »
« Une entreprise se construit sur la durée. C’est un marathon, pas un sprint. »
Et enfin, quels sont vos projets ou ambitions à moyen terme pour Wine District 42 SA ?
« Après près de dix années de développement intense, notre priorité est aujourd’hui davantage de consolider Wine District que de rechercher la croissance à tout prix. Nous voulons bien sûr continuer à progresser, avec une croissance naturelle de l’ordre de 5 à 10 % par an, mais sans brûler les étapes et en conservant le niveau de qualité qui a fait notre réputation.
Sur le plan personnel, j’ai également compris qu’une entreprise se construit dans la durée. C’est un marathon, pas un sprint. Pendant plusieurs années, j’ai consacré énormément de temps et d’énergie à Wine District, parfois au détriment de ma vie privée. Aujourd’hui, j’essaie donc de trouver un meilleur équilibre.
Je suis convaincu qu’un entrepreneur est aussi plus performant lorsqu’il sait prendre du recul, se ressourcer et préserver du temps pour sa vie personnelle. Mon ambition est finalement assez simple : continuer à faire grandir Wine District de manière saine et sereine, sans perdre ce qui fait notre force, tout en apprenant à profiter davantage de la vie. »
Quel message aimeriez-vous transmettre aux étudiants de l’École hôtelière de Genève qui souhaitent suivre un parcours similaire au vôtre ?
« Le premier conseil que je donnerais est de ne jamais sous-estimer l’importance de l’expérience de terrain. Les expériences opérationnelles constituent une base indispensable pour comprendre les métiers, développer son leadership et acquérir la crédibilité nécessaire pour diriger une équipe. »
Chaque expérience compte. Que ce soit en cuisine, à l’accueil, au service ou dans tout autre service, chaque poste permet d’acquérir une compréhension précieuse du fonctionnement global d’un établissement.
J’encourage également les étudiants à rester curieux. L’école offre d’excellentes bases, mais l’apprentissage ne s’arrête jamais. Il faut oser explorer de nouveaux sujets, s’intéresser aux innovations, aux nouvelles technologies et aux évolutions du secteur.
Enfin, je leur dirais de ne pas avoir peur de sortir de leur zone de confort. Les plus belles opportunités naissent souvent lorsque l’on accepte de relever un défi qui semble ambitieux ou inattendu. Notre secteur est exigeant, mais il est aussi incroyablement riche sur le plan humain. C’est un univers qui permet de créer des expériences mémorables, de rencontrer des personnalités inspirantes et de se réinventer sans cesse. C’est précisément ce qui en fait toute la beauté. »
Dix ans après son diplôme, Charles Villa poursuit une aventure entrepreneuriale née d’une passion et d’une intuition transformée en projet concret à l’EHG. Entre exigence, persévérance et goût du travail bien fait, il a su faire grandir Wine District 42 SA sans perdre de vue l’essentiel : la confiance et la qualité. Un parcours qui rappelle que, dans le vin comme dans l’entrepreneuriat, les plus belles réussites sont souvent celles auxquelles on laisse le temps de mûrir.