Entretien
Vally Moodelly
Dans cette interview, Vally revient sur les étapes clés de son parcours professionnel, les défis rencontrés lors de l’ouverture et du développement du restaurant, sa vision du leadership ainsi que les grandes transformations qui marquent aujourd’hui les métiers de l’hôtellerie-restauration.
Quelques années seulement après avoir obtenu son diplôme à l’École hôtelière de Genève, Vally Moodelly occupe aujourd’hui le poste de directrice de la société Restaurant de la Plage SA, l’un des établissements les plus emblématiques des rives genevoises.
Derrière cette ascension se cache un parcours forgé par la rigueur, la curiosité et une solide expérience de terrain. De ses premiers stages en cuisine et à l’accueil à la gestion d’équipes comptant plusieurs dizaines de collaborateurs, elle a progressivement développé une vision du management fondée sur l’humain, l’authenticité et l’excellence opérationnelle.
Après avoir obtenu votre diplôme à l’École hôtelière de Genève, aviez-vous déjà imaginé occuper un poste de direction aussi rapidement ?
« Même si j’ai toujours eu l’ambition de diriger un établissement, je n’aurais jamais imaginé accéder à un poste de direction aussi rapidement après l’obtention de mon diplôme. J’ai toujours considéré que l’évolution professionnelle se construit progressivement, au fil des expériences et des opportunités. »
Dès mes premiers stages, j’ai toutefois découvert un réel goût pour la prise de responsabilités. Que ce soit en cuisine ou dans d’autres services, j’ai naturellement cherché à comprendre le fonctionnement d’une équipe, à coordonner les opérations et à contribuer activement à la réussite collective. Ces expériences m’ont permis de prendre conscience que j’aimais prendre des initiatives, diriger des équipes et participer aux prises de décision.
« Lorsque des responsabilités se sont présentées, je les ai considérées comme de nouveaux défis à relever. Aujourd’hui, ce sont précisément cette diversité de missions et cette capacité à avoir un impact concret sur le fonctionnement d’un établissement qui me passionnent au quotidien. »
« Avant de pouvoir encadrer ou diriger une équipe, il faut comprendre la réalité des métiers… »
Votre parcours a commencé sur le terrain, notamment en cuisine et à l'accueil. En quoi ces premières expériences ont-elles été déterminantes pour votre évolution ?
« Pour moi, il est essentiel de commencer sur le terrain. Avant de pouvoir encadrer ou diriger une équipe, il faut comprendre la réalité des métiers, les contraintes opérationnelles et les défis auxquels les collaborateurs sont confrontés au quotidien. »
Mon passage en cuisine a été particulièrement marquant. À l’époque, j’entendais souvent dire que la cuisine était un univers essentiellement masculin. J’ai voulu découvrir par moi-même cette réalité et comprendre ce qui se cachait derrière ces idées reçues. Cette expérience m’a permis de mesurer l’exigence du métier, la rigueur nécessaire et l’importance du travail d’équipe dans un environnement où chaque détail compte.
Aujourd’hui encore, cette immersion me permet d’avoir des échanges plus constructifs avec les équipes de cuisine. Lorsque je formule une demande ou que nous mettons en place un projet, je suis capable d’en évaluer la faisabilité et de cerner les contraintes opérationnelles qui y sont liées.
Mon expérience à l’accueil a été tout aussi enrichissante. Au sein d’une clinique, j’ai découvert une approche du service totalement différente. Il ne s’agissait plus d’accueillir des clients venus vivre une expérience agréable, mais des patients parfois inquiets ou vulnérables. J’ai appris l’importance de l’écoute, de l’empathie et de la capacité à rassurer les personnes.
« Ces expériences m’aident aujourd’hui à mieux comprendre mes équipes, à les accompagner dans leur développement et à leur transmettre des compétences relationnelles qui ne sont pas toujours innées, mais qui sont essentielles dans les métiers de l’hôtellerie. »
Vous avez également participé aux semaines de stage pendant vos études. Quel souvenir en gardez-vous ?
« Les semaines pratiques comptent parmi les expériences les plus enrichissantes de mon parcours à l’École hôtelière de Genève. En quelques jours seulement, elles permettent de découvrir des métiers parfois méconnus et de mieux comprendre tout ce qui se passe en coulisses dans un établissement. »
Le service d’entretien m’a particulièrement marquée. J’y ai découvert l’immense travail accompli chaque jour pour garantir la qualité de l’expérience client. Il s’agit souvent de métiers peu visibles, mais absolument essentiels au bon fonctionnement d’un établissement. Ces stages d’immersion offrent une vision concrète de l’ensemble des départements et permettent de mieux appréhender les réalités du terrain. Même s’ils sont relativement courts, ils donnent un aperçu précieux des défis et des responsabilités propres à chaque fonction. »
Vous avez travaillé dans des environnements très variés, allant de la restauration à une clinique. En quoi ces univers ont-ils enrichi votre vision du service ?
« Ces expériences m’ont appris qu’au-delà des secteurs d’activité, le service repose avant tout sur l’humain. »
À la clinique, j’ai découvert une approche radicalement différente. Les personnes ne venaient pas pour profiter d’un moment de détente ou de plaisir, mais pour recevoir des soins. Il fallait donc adapter complètement la relation, faire preuve d’écoute et de bienveillance, et rassurer aussi bien les patients que leurs proches.
Cette expérience a profondément influencé ma vision du service. Elle m’a permis de développer une approche plus humaine et plus empathique, que je mets aujourd’hui en pratique dans le secteur de la restauration.
« Au Restaurant de la Plage SA, lors de son ouverture, nous avons également eu l’occasion de forger notre propre identité de service. Cela a nécessité du temps, de la réflexion et de nombreux ajustements afin de définir une expérience en harmonie avec le lieu, son environnement et les attentes de notre clientèle. »
Votre ascension vers des fonctions administratives, puis opérationnelles, et enfin vers la direction a été rapide. Quel a été le déclic qui vous a poussée à viser des postes à responsabilité ?
« J’ai toujours été attirée par les défis et par les environnements qui offrent la possibilité de créer et d’améliorer des choses. Lorsque j’ai rejoint le restaurant de la plage des Eaux-Vives à l’occasion de son ouverture, j’ai rapidement compris qu’il fallait tout créer : les procédures, les méthodes de travail, l’organisation ou encore l’expérience client.
Cette phase de construction a été une véritable source de motivation pour moi. J’avais le sentiment de participer à une aventure entrepreneuriale où chaque idée pouvait avoir un impact concret sur le développement de l’établissement. C’était comme travailler sur une page blanche et avoir l’opportunité d’y apporter sa vision, ses expériences et ses acquis.
Chaque nouvelle responsabilité a ainsi été perçue comme un défi supplémentaire à relever. Les expériences acquises lors de mes stages, mais également dans des domaines tels que les ressources humaines, m’ont permis d’apporter progressivement des améliorations et de mieux structurer certains processus. C’est cette volonté de construire, d’optimiser et de faire évoluer les choses qui m’a naturellement conduite vers des fonctions de management puis de direction. »

De responsable administrative et opérationnelle à directrice, quelles ont été les étapes clés de cette ascension ?
« L’une des principales évolutions a été d’apprendre à prendre du recul. Lorsque l’on est fortement impliqué dans les opérations quotidiennes, on est constamment dans l’action. Les priorités s’enchaînent et l’objectif est avant tout de faire avancer les choses. »
Le poste de directrice exige une approche différente. Il faut être capable d’anticiper, de réfléchir à long terme et d’analyser les enjeux dans leur globalité. Dans un établissement comme celui-ci, où l’activité dépend fortement de la météo, de la saisonnalité et de nombreux facteurs externes, cette capacité d’adaptation est essentielle.
La gestion de projets a également constitué une étape importante. J’ai toujours aimé développer de nouvelles idées, mettre en place des concepts et imaginer de nouvelles façons de faire évoluer l’établissement. L’expérience acquise sur le terrain m’a permis de mieux comprendre les réalités opérationnelles et donc d’aborder les projets avec une vision à la fois stratégique et pragmatique.
Enfin, l’organisation d’événements occupe aujourd’hui une place importante dans mes responsabilités. Organiser des événements dans un lieu aussi unique nécessite de maîtriser de nombreux aspects, qu’ils soient opérationnels, logistiques ou réglementaires. C’est un domaine particulièrement stimulant qui exige une excellente connaissance du terrain. »
Quel a été votre plus grand défi lorsque vous avez pris vos fonctions ?
« Le principal défi réside sans doute dans la nécessité de s’adapter en permanence. La restauration est un secteur extrêmement dynamique où les paramètres évoluent constamment. »
La météo a une influence directe sur notre activité. Une semaine peut être particulièrement calme, tandis que la suivante peut connaître une affluence exceptionnelle. Il faut donc être capable d’anticiper, de prendre rapidement les bonnes décisions et d’adapter les ressources en conséquence.
La gestion des équipes constitue également un enjeu majeur. Nous passons d’une vingtaine de collaborateurs en hiver à près de cinquante personnes pendant la saison estivale. Recruter, intégrer, former et coordonner ces équipes représente un véritable défi organisationnel.
« Au-delà des aspects opérationnels, il est également essentiel de rester attentif à l’évolution des attentes des clients et des collaborateurs. Le secteur évolue rapidement et il est indispensable de s’adapter en permanence pour rester performant et attractif. »
Comment décririez-vous votre style de management aujourd'hui ?
« Mon approche managériale repose avant tout sur l’humain. Je suis convaincue qu’une équipe performante est avant tout une équipe qui travaille dans un environnement sain, respectueux et motivant. »
L’esprit d’équipe occupe une place centrale dans ma façon de travailler. Lorsque les collaborateurs prennent plaisir à travailler ensemble, cela se ressent naturellement dans la qualité du service offert aux clients. Cette dynamique positive est, selon moi, un facteur essentiel de réussite.
J’accorde également beaucoup d’importance au bien-être des équipes. Les métiers de la restauration sont exigeants et il est important d’offrir des conditions de travail qui permettent aux collaborateurs de s’épanouir sur le long terme. Cela passe notamment par des plannings cohérents, une écoute attentive et une communication transparente.
Mon parcours m’a également sensibilisée à l’importance du respect et de l’empathie dans le management. Ayant moi-même occupé différents postes opérationnels, je comprends les réalités du terrain et les défis auxquels sont confrontées les équipes. Cette expérience me permet aujourd’hui d’adopter une approche plus collaborative et plus attentive aux besoins de chacun.
« Enfin, je m’intéresse de plus en plus aux principes du lean management afin de trouver le juste équilibre entre efficacité opérationnelle, maîtrise des coûts et qualité de service. »
Dans un secteur aussi exigeant que l’hôtellerie-restauration, comment parvenez-vous à maintenir un haut niveau d’excellence au quotidien ?
« L’excellence repose avant tout sur la régularité. Pour y parvenir, il est essentiel de mettre en place des rituels et des normes claires qui deviennent progressivement des réflexes pour les équipes. »
Je crois également beaucoup à la pédagogie. Il ne suffit pas de demander à quelqu’un d’accomplir une tâche ; il faut lui expliquer pourquoi elle est importante. Lorsque les collaborateurs comprennent le sens de leurs actions, ils s’investissent davantage et adhèrent naturellement aux objectifs fixés.
J’aime souvent rappeler à mes équipes qu’il faut accueillir chaque client comme si l’on recevait un membre de sa propre famille. Cette approche permet de maintenir un niveau d’exigence élevé tout en conservant une dimension humaine et sincère dans le service.
« Pour moi, l’excellence ne se limite pas à la maîtrise technique. Elle se reflète également dans l’attitude, le souci du détail, la qualité des interactions et la volonté constante d’offrir une expérience mémorable aux clients. »
Y a-t-il une réussite professionnelle récente dont vous êtes particulièrement fière ?
« Bien sûr, les résultats obtenus en matière de satisfaction client sont une grande source de fierté. Voir la réputation de l’établissement s’améliorer et constater l’évolution positive des avis clients est extrêmement gratifiant. »
Cependant, la réussite dont je suis sans doute la plus fière concerne la fidélisation des équipes. Chaque année, de nombreux collaborateurs saisonniers souhaitent revenir travailler avec nous. Pour moi, c’est l’un des plus beaux indicateurs de réussite. Cela signifie qu’ils ont apprécié leur expérience, qu’ils se sont sentis valorisés et qu’ils ont envie de poursuivre l’aventure.
Je suis également très heureuse de voir plusieurs anciens étudiants de l’École hôtelière de Genève rejoindre nos équipes et occuper des postes à responsabilités. Pouvoir contribuer à leur développement professionnel et les voir s’épanouir est une véritable source de satisfaction.
« La fidélité de notre clientèle constitue également une grande réussite. Lorsque des clients réservent leurs événements plusieurs années d’affilée ou reviennent régulièrement au restaurant, cela confirme que nous avons réussi à créer une expérience qui les marque durablement. »
« Les moments difficiles sont souvent les meilleurs moments d’apprentissage »
À l’inverse, pourriez-vous nous parler d’un moment plus difficile qui vous a marquée et de ce qu’il vous a appris ?
« Dans notre secteur, les imprévus font partie du quotidien. Les événements constituent souvent les situations les plus délicates à gérer, notamment lorsque des facteurs externes viennent bouleverser l’organisation prévue. »
Je pense notamment aux événements en plein air où les conditions météorologiques peuvent remettre en cause plusieurs mois de préparation. Ce sont des situations particulièrement stressantes qui exigent beaucoup de réactivité et de sang-froid.
Les départs de collaborateurs occupant des postes clés constituent également des moments importants. Même lorsqu’ils sont tout à fait compréhensibles, ils nécessitent une réorganisation rapide et la capacité de rétablir une dynamique d’équipe.
Avec le recul, je considère ces difficultés comme de véritables occasions d’apprendre. Elles permettent de développer sa capacité d’adaptation, d’améliorer ses processus et de renforcer sa résilience face aux imprévus. »
Vous accordez une importance particulière au développement durable. Comment cette vision se traduit-elle concrètement dans votre travail ?
« J’ai la chance de travailler dans un établissement dont le concept repose justement sur une approche responsable et durable de la restauration. »
Concrètement, cela se traduit par une forte mise en valeur des produits locaux et régionaux. Nous accordons une attention particulière à l’origine des produits que nous proposons et privilégions autant que possible les circuits courts.
Cette démarche nous amène parfois à faire des choix qui nécessitent de sensibiliser nos clients. Lorsque certains produits ne sont pas disponibles localement ou lorsque leur consommation ne s’inscrit plus dans une démarche durable, nous privilégions des alternatives plus responsables tout en expliquant notre démarche.
Nous avons également repensé notre offre de boissons afin de réduire les emballages et de privilégier les producteurs locaux. Ces choix peuvent sembler modestes à l’échelle d’un établissement, mais lorsqu’ils sont mis en œuvre au quotidien dans un restaurant accueillant plusieurs milliers de clients chaque année, leur impact devient significatif.
« Au-delà des aspects environnementaux, j’apprécie particulièrement la dimension éducative de cette démarche. Sensibiliser les clients à de nouveaux produits, leur faire découvrir des alternatives locales ou leur montrer qu’une cuisine végétale peut être créative et gourmande contribue également à faire évoluer les habitudes de consommation. »
Selon vous, quelles sont les grandes évolutions qui redéfinissent aujourd’hui les métiers de l’hôtellerie et de la restauration ?
« L’une des évolutions majeures concerne sans aucun doute les attentes des collaborateurs. Les nouvelles générations accordent davantage d’importance à l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée, à la qualité des conditions de travail et au sens qu’elles donnent à leur activité. »
Cette évolution incite les entreprises à repenser leurs pratiques de gestion et leurs modes d’organisation. Il ne s’agit plus seulement de recruter, mais également de fidéliser les talents et de créer un environnement dans lequel ils ont envie de s’investir durablement.
Parallèlement, la concurrence est devenue particulièrement vive. Les établissements doivent sans cesse se démarquer, proposer une offre cohérente et répondre à des attentes toujours plus élevées en matière de qualité, d’expérience client et de rapport qualité-prix.
Enfin, les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle ouvrent des perspectives très intéressantes. Je suis convaincue qu’elles joueront un rôle de plus en plus important dans l’optimisation des opérations et dans l’amélioration de l’expérience client. Le défi consistera à savoir les intégrer intelligemment tout en préservant la dimension humaine qui reste au cœur de nos métiers. »
Quel message aimeriez-vous transmettre aux étudiants de l’École hôtelière de Genève qui souhaitent suivre un parcours similaire au vôtre ?
« Le premier conseil que je donnerais est de ne jamais sous-estimer l’importance de l’expérience de terrain. Les expériences opérationnelles constituent une base indispensable pour comprendre les métiers, développer son leadership et acquérir la crédibilité nécessaire pour diriger une équipe. »
Chaque expérience compte. Que ce soit en cuisine, à l’accueil, au service ou dans tout autre service, chaque poste permet d’acquérir une compréhension précieuse du fonctionnement global d’un établissement.
J’encourage également les étudiants à rester curieux. L’école offre d’excellentes bases, mais l’apprentissage ne s’arrête jamais. Il faut oser explorer de nouveaux sujets, s’intéresser aux innovations, aux nouvelles technologies et aux évolutions du secteur.
Enfin, je leur dirais de ne pas avoir peur de sortir de leur zone de confort. Les plus belles opportunités naissent souvent lorsque l’on accepte de relever un défi qui semble ambitieux ou inattendu. Notre secteur est exigeant, mais il est aussi incroyablement riche sur le plan humain. C’est un univers qui permet de créer des expériences mémorables, de rencontrer des personnalités inspirantes et de se réinventer sans cesse. C’est précisément ce qui en fait toute la beauté. »
Du terrain à la direction, le parcours de Vally Moodelly montre que la curiosité, l’engagement et la volonté d’apprendre sont de véritables moteurs de réussite dans les métiers de l’hôtellerie.
À travers son expérience, elle rappelle l’importance de rester proche des équipes, d’oser relever de nouveaux défis et de placer l’humain au cœur de chaque décision.
Un grand merci à Vally Moodelly pour sa disponibilité et pour nous avoir fait partager son parcours inspirant. Nous lui souhaitons beaucoup de succès dans la poursuite de ses projets.